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Fiche de l'ouvrage

Albert Bartholomé (1848-1928). La redécouverte d’un grand sculpteur
Il est des artistes “maudits” qui n’ont pas percé de leur vivant et dont l’œuvre est maintenant très recherché. Le cas d’Albert Bartholomé est tout à l’inverse. Après l’inauguration du «Monument aux morts» du cimetière du Père-Lachaise à Paris, le jour de la Toussaint 1899, qui vit défiler 98000 visiteurs, chiffre inouï pour l’époque, le sculpteur, célébré par une critique unanime et Grand Prix de sculpture de l’Exposition universelle de 1900, atteignit en Europe, puis en Amérique, une renommée équivalente à celle d’Auguste Rodin. Ce monument n’avait, en effet, d’égal que la «Porte de l’Enfer» de Rodin ou la «Statue de la Liberté» d’Auguste Bartholdi, œuvres qui n’ont jamais cessé d’être admirées, alors que la notoriété du «Monument aux morts» s’effaçait après le décès du statuaire, en 1928. Car, malgré sa célébrité, après une longue carrière riche en sculptures de qualité, Albert Bartholomé, qui n’avait pas d’héritier pour entretenir la flamme, est tombé, au cours des soixante ans de purgatoire de l’art du 19e siècle, dans un presque total et injuste oubli.
Cependant, le «Monument aux morts», restauré en 2010 par les soins de la Ville de Paris, reste un des ensembles sculptés les plus spectaculaires de France, avec l’amplitude de ses quatorze mètres de long, ses deux registres superposés de sept mètres de haut et ses vingt figures plus grandes que nature. À l’opposé du lyrisme baroque de Rodin, le «Monument aux morts» était une œuvre novatrice, bien différente de l’académisme ambiant, qui annonçait pour la sculpture une autre voie, aussi bien par son style simplifié que par son idéologie philosophique. Bartholomé est ainsi indiscutablement l’initiateur de ce “retour au style” qui marquera les années 1920.
Peintre naturaliste, formé à Genève, il avait épousé, en 1874, la fille du marquis de Fleury. Le jeune couple, très lié avec Edgar Degas, fréquentait un cercle d’artistes et d’écrivains, comme Joris-Karl Huysmans ou Stéphane Mallarmé. Lorsque Prospérie de Fleury meurt en 1887, Bartholomé est désespéré. Edgar Degas lui conseille de sculpter un monument pour la tombe de son épouse. Ce sera, coulé dans le bronze, leur couple enlacé pour un dernier baiser, d’un réalisme pathétique, surmonté d’un grand Christ de douleur. Devant la force dramatique de cet ensemble, on comprend le désir de l’artiste d’universaliser sa détresse en vouant un monument à tous les morts inconnus. Le sculpteur travaillera durant dix ans à ce projet, traduisant, à travers chaque attitude de ses personnages, l’angoisse humaine face à l’approche de la mort. Il pose, en mystique plus qu’en croyant, la question du destin inéluctable de l’homme.
Bartholomé sculpte parallèlement les bustes de ses amis, des nus délicats, comme la «Jeune fille se coiffant» de l’Albertinum de Dresde ou le groupe émouvant d’«Adam et Ève», superbe marbre du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg.
Bartholomé, apaisé, épouse en 1901 une jeune femme d’une grande beauté, Florence Letessier, qui sera son principal modèle durant vingt ans. Il réalise alors des baigneuses plus épanouies, comme celle du musée de Reims, de beaux bustes de sa femme et des tombeaux veillés par des nudités au canon harmonieusement simplifié. Il suivra la même inspiration, dix ans plus tard, avec ses pleureuses, aux formes pleines, penchées sur les stèles de ses monuments aux morts de la guerre de 1914-1918.
Lorsque l’État lui commande un «Monument à Jean-Jacques Rousseau» pour le Panthéon, Bartholomé choisit une ordonnance équilibrée en accord avec l’architecture de Soufflot. Loin du “promeneur solitaire”, trop anecdotique, le sculpteur préfère analyser l’œuvre du philosophe de Genève et évoquer ses idées par cinq figures de femmes, presque immobiles, qui scandent la composition autour de la dalle ornée du médaillon de Jean-Jacques inspiré par Houdon. Une fois encore, Bartholomé recherche la composition et la transcription esthétique qui correspondent à son ressenti intellectuel et affectif, ce que les critiques de 1912 ont largement souligné.
Ces trois monuments, au cimetière de Bouillant, au Père-Lachaise et au Panthéon, peuvent à eux seuls résumer la vie et l’œuvre d’un artiste dont Jacques de Caso suggère qu’il fut peut-être “le seul et le véritable rival de Rodin”.
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